J'aime bien être cet animal étrange plus à l'aise dans ses rêves que dans la réalité... Et pourtant, cette réalité si nécessaire à un matériau de rêves...
Vue depuis le site de Segeste
Il m'est plus que doux de refaire encore et encore dans mon jardin imaginaire le voyage en Sicile qui vient de s'achever. Un jardin désormais plus grand, plus ensoleillé.
Quelque chose de spécial a accompagné ces jours baignés de douceur de vivre à l'italienne. C'est que la Sicile vous prend par les sens, et notamment ceux qui sont les plus frémissants chez moi, à savoir le goût et l'odorat...
C'était un fort rêve, sucré, salé, parfumé à souhait. Pas assez d'une seule semaine pour tout goûter, j'aurais aimé avoir quelques bouchées de chaque merveille qui passait à ma portée, descendre comme une voleuse chez les petits marchands de légumes et de fruits à trois sous pour faire des parties de dégustation concentrées...
La vie gourmande telle que je l'imaginais: chaque jour si l'on voulait, on pouvait se régaler de poisson frais à la chair incomparable, de fromages variés aux effluves corsées, d'olives gorgées de soleil... Et nous l'avons voulu !
Ma première grande expérience voyageuse fut sans doute d'abord une initiation véritable à la souveraine tranquilité de la table. Là-bas, nul besoin de fouiller, trier, être rusé comme un va-t-en-guerre pour dénicher un peu de saveur. Tout vient à soi dans le calme et l'abondance. Il n'y a qu'à tourner le regard et tendre la main, se laisser bercer par le chant des mots italiens, mordre dans la tomate mûre. Fermer les yeux...
J'ai fait l'expérience d'une lagoureuse histoire d'amour entre un pays et ses traditions culinaires, sans prétention, sans fanfaronnade. Tu en veux, prends-en, il y en a. Et nul ne viendra te troubler tandis que tu apprends à te glisser dans le plaisir pur et doux d'un citron cueilli sur l'arbre, d'un mascarpone généreux, de cassatelle à la ricotta, frémissement d'ailes des anges entrevus dans une petite rue de Trapani.
Le citronnier de la maisonJ'ai un peu le vague-à-l'âme et mes papilles sont tristes. On finit par s'habituer à vivre chaque jour une fête. On ne se lasse pas de manger aussi beau, de charmer ses sens au gré de saveurs et de couleurs si vives.
On peut revivre, par le simple acte de mémoire, les lieux, les décors, la beauté de la mer et les doigts agiles des artisans. Mais quitter la table sicilienne, et particulièrement celle de Castellamare, où, nous a t-on dit, le poisson est d'une exceptionnelle qualité, c'est comme plonger sa bouche dans un long hiver.
Je m'émerveille de la générosité gustative de ce pays. Je fais un lien avec le raffinement des Italiens: dans un pays où tout est aussi bon, comment ne pas écrire l'amour sur tous les murs et tant maîtriser les arts? Comment ne pas vivre au sommet du raffinement chaque jour?
Et comment revient-on d'une telle expérience, si ce n'est les sens ternes et le sourire fané?
Je garde dans le creux de mon coeur les mille couleurs, les incroyables saveurs, qui m'ont valu une émotion proche d'un amour inattendu. Et s'il existait un syndrome de Stendhal pour les mets comme il en existe un pour les oeuvres d'art, le risotto aux fruits de mer ou certain cous cous di pesce alla Siciliana pourrait rivaliser avec un Botticelli.
Mon regret est de n'avoir pas davantage dessiné, décrit tous ces parfums qui aussi bien seuls qu'ensemble étaient un ravissement permanent. Les plages aux galets blancs et à l'eau transparente, les églises arabo-normandes aux fresques lumineuses, les petites rues avec leurs chiens pleins de sieste et de soleil, m'ont semblées n'être que les serviteurs de ce qui est le vrai et entier maître de ce pays: l'arte di vivere.
Restent quelques souvenirs, rapportés de ce savoureux voyage, destinés à être offerts - quel déchirement ! - et la compréhension pleine de ce que Leopardi avait voulu dire par "Paradiso perduto".
Réserve naturelle du Zingaro, Cala della Disa
Photos: Lilichocolat & friends, avril 2009 ©
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